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‘Thelonious Monk and his Town Hall band in rehearsal, February 1959’. Photography by W. Eugene Smith. Center for Creative Photography, The University of Arizona. © The Heirs of W. Eugene Smith

La découverte est gigantesque et d’une importance culturelle considérable, encore jusqu’à ce jour insoupçonnée. Il me faudra encore plusieurs textes et certainement plusieurs années pour assimiler toute cette masse documentaire, pour m’en rendre compte adéquatement et en saisir toutes les ramifications.

Prenons les choses une à une.

Le grand photographe américain W. Eugene Smith (1918-1978) emménage en 1957 dans un loft au 4e étage d’un édifice localisé au 821 6e Avenue, près de la 28e rue, New York, au cœur du Flower District à Manhattan. L’immeuble est délabré. L’eau et l’électricité y sont déficientes à plusieurs endroits. Y habitent déjà les musiciens Hal Overton, Dick Cary et Eddie Phyfe, mais aussi le peintre David X. Young qui a pris l’habitude d’accueillir dans son espace des jam sessions ou se réunissent nombre de musiciens de la scène jazz new-yorkaise, à toute heure du jour comme de la nuit. Très tôt, Eugene Smith décide de littéralement « câbler » l’immeuble à partir du trottoir jusqu’au 5e étage et y disséminer à plusieurs endroits — fenêtres, sorties de secours, cage d’escalier, trous dans les murs — des microphones afin d’enregistrer la musique qui s’y joue bien sûr, mais aussi tout ce qui s’y passe, s’y dit, s’y fait. Il pointe également ses appareils photo vers l’extérieur — depuis les fenêtres de son appartement — et révèle le passage des saisons sur cette rue, les activités du quartier, son économie. Il photographie aussi tout l’intérieur de l’immeuble, documentant ses résidents, les couloirs, les appartements, les escaliers, les lieux et les activités. Smith de 1957 jusqu’en 1965, d’une manière « compulsive », jusqu’à l’obsession disent certains, produira environ 40 000 photographies et enregistra 1 740 bobines sonores.

À partir du milieu des années soixante, la scène jazz se modifie considérablement, le folk et le rock occupent notamment les devants de la scène, et les activités du loft comme on le nomme, s’effritent et les musiciens aussi quittent la ville ou meurt progressivement. En 1965, la « fièvre » documentaire s’estompe considérablement et Smith est à un autre point tournant de sa vie. Il sera plus tard évincé de l’édifice en 1971. Il meurt en 1978 après s’être installé en Arizona. Entre temps, il aura réalisé son dernier grand projet, l’essai photographique sur les effets de l’empoisonnement au mercure dans le village de pêcheurs de Minamata au Japon.

Dès 1978, les archives de Smith sont constituées et transférées au Center for Creative Photography (CCP) localisé à l’University of Arizona [url/ang]. Elles y resteront longtemps à peine explorées. Toutes les bobines sont même fermées à la consultation, le CCP et les héritiers de Smith préférant s’assurer d’une préservation adéquate et intégrale des bandes avant d’en permettre toute écoute du contenu. Entre en scène vers 1998 le chercheur Sam Stephenson qui prend connaissance — et découvre carrément ! — toutes ces bandes sonores, au moment où il travaille à un autre projet sur le photographe : Dream Street: W. Eugene Smith’s Pittsburgh Project [url/ang]. Il ne peut pour l’instant que prendre la mesure des quelques 139 noms griffonnés sur les boitiers : Thelonious Monk, Zoot Sims, Roland Kirk, Roy Haynes, Chick Corea, Don Cherry, Lee Konitz, Ronnie Free, Henry Grimes, Eddie Costa, Sonny Clark… et d’autres. Stephenson démarche et trouve des partenaires et les financements nécessaires (privés et publics) et crée en 2002 The Jazz Loft Project. Débute alors la tâche titanesque de numérisation, d’écoute, de description et de catalogage de chacune de ces bandes totalisant à ce jour… 5 079 disques compacts de matériel audio !

Le 24 novembre dernier marque une étape importante pour Sam Stephenson, car il publiait ce qui semble être déjà un livre exceptionnel en tout point : The Jazz Loft Project: Photographs and Tapes of W. Eugene Smith from 821 Sixth Avenue, 1957-1965 [url/ang]. Entre temps, depuis le 16 jusqu’au 25 novembre dernier, sur les ondes de la radio publique de New York WNYC, était diffusée une série documentaire — absolument extraordinaire ! — en dix épisodes [url/ang]. Finalement, la mise en ligne d’un très beau site Web documentant l’ensemble de ce projet [url/ang] et l’annonce d’une importante exposition itinérante pour 2010 [url/ang].

Comme précédemment, abordons ces éléments un à un.

|| Le livre [url/ang] ||

On connaissait déjà l’existence de ce projet et savait Stephenson au travail avec son collègue Dan Partridge [url/ang-voir le PDF de la publication « Document »]. Mais de toute évidence, la découverte de Stephenson va bien au-delà de ce dont il s’attendait. C’est en fait 1 447 rouleaux de film que Smith expose pendant toute cette période, soit le corpus le plus important de sa carrière, approximativement 40 000 photographies. Les 1 740 bobines open reel révèlent finalement plus de 4 000 heures d’enregistrement. Smith utilisait en fait chaque centimètre de ces bandes — des deux côtés ! — ajustant même selon les contextes les vitesses d’enregistrement afin de ne rien manquer d’une situation particulière. Les témoins se souviennent de Smith non pas avec un mais plusieurs appareils photo au cou, déclenchant souvent l’obturateur de l’appareil situé au niveau de l’abdomen ou de la poitrine. 180 photographies sont reproduites dans la publication.

Dans le court entretien vidéo ci-bas, l’auteur donne quelques détails et présente le projet du livre :

Il faut aussi prendre le temps de consulter cet entretien avec Dan Partridge, assistant de recherche sur le projet, donner ici des informations supplémentaires sur ce que représente son travail, l’envergure de la tâche et une journée type de travail. À ce jour, Partridge est seul à avoir écouté la totalité des enregistrements :

|| La série radiophonique [url/ang] ||

Diffusée depuis le 16 novembre au rythme d’un épisode par jour sur les ondes de la station new-yorkaise WNYC et accessible via le Web — quelle chance ! — la série documentaire de 10 épisodes qui comporte autant de riches suppléments Web sur le site de la série — est une réalisation de l’excellente productrice Sara Fishko, en étroite collaboration avec Sam Stephenson et Dan Partridge. La série donne à écouter justement une grande quantité d’extraits issus de ces milliers d’heures d’enregistrement. Fishko introduit la série ici avec ce court texte [url/ang]. Les suppléments Web associés à chacun des épisodes permettent de croiser les extraordinaires photographies de Smith avec ces enregistrements et de poursuivre l’exploration sur des sujets précis avec l’apport d’entretiens contemporains réalisés avec les personnes interviewées par le projet depuis 2002.

L’un des multiples intérêts — il y en a beaucoup — de cette série documentaire, autre que d’entendre des extraits de ces innombrables heures de jam sessions jumelant musiciens de renoms et d’autres moins connus — d’une importance considérable pour l’histoire du jazz ! — réside dans l’intérêt presque égal chez Smith d’enregistrer d’autres moments — parfois longs — laissant carrément « aller » l’enregistreuse à capter aléatoirement l’ambiance d’une pièce, une émission de radio ou de télévision, une conversation sur le trottoir, les interstices, les allées et venues de ceux et celles qui empruntent l’escalier et montent… captées en très grande partie à leurs insues. Puis bien sûr le jazz… mais ici celui des répétitions, des erreurs, des développements inattendus, des fulgurances et des jumelages inédits de musiciens. Thelonious Monk — et les répétitions de son concert au Town Hall — évidemment est un nœud important de cette série qui le révèle volubile, alerte, intelligent, subtile… éloigné des aspects lunatiques et renfermés souvent mis de l’avant pour le décrire. Atmosphère de studio d’artiste, laboratoire en activité, Smith au travail dans son cadre de vie, en phase — ou non ! — avec les chambardements de sa société, cette série radio repositionne dans le cadre intimiste, dans la durée, une Amérique qui est alors en pleine guerre froide, en lutte pour la progression des droits civiques et New York — la ville entière et le jazz ! — à un moment charnière et transitionnel de son histoire.

|| Le site Web [url/ang] ||

Outre cette énorme masse documentaire, comme si littéralement un iceberg géant avait été retourné sur lui-même révélant la part enfouie, divulguant toutes les minuscules cavités et interstices sculptés par l’eau, les bulles d’air et une faune sous-marine à l’écart de la lumière directe; sachant que toutes archives ne révèlent qu’absences et manques, Sam Stephenson n’en est pas resté là. Il a réalisé depuis 2002 des entretiens audio et vidéo auprès de ceux et celles qui sont passés par le loft, lui permettant d’élargir cette liste initiale de 139 noms à aujourd’hui près de 600 personnes. L’index alphabétique sur le site Web permet de prendre la mesure de cette « faune » exceptionnelle. Éventuellement, suite à l’ajout progressif de nouveaux documents, le contexte du loft sera alors encore mieux révélé, multiplié à lui-même et permettra de mieux saisir encore sous un angle insoupçonné — éloigné de tout cadre officiel et institutionnel — les démarches créatives et de vie, celle de Smith bien sûr, mais également de toute une scène socio-culturelle au tournant des années soixante à New York. La mise en ligne du site Web du projet permet déjà une incursion dans les méandres : biographies, photographies, chronologie, sons, index, cartographie.

|| L’exposition [url/ang] ||

Débutant le 17 février 2010 à The New York Public Library for the Performing Arts, l’exposition sera une autre mise en forme de cette documentation. J’y serai assurément et en reparlerai. Il est déjà prévu que l’exposition se déplace à quelques points de chute — Chicago (IL), Durham (NC), Tucson (AR) — mais pourquoi ne pas espérer sa venue à Montréal ? Le nouveau lieu d’exposition du Festival international de Jazz de Montréal est l’endroit rêvé pour l’accueillir. Non ? J’ose espérer…

+++

Ce que tous semblent avoir compris à la vue d’un tel projet — Sam Stephenson le premier — réside justement dans cette difficulté à rendre compte adéquatement, dans une forme ou une autre, de toute cette matière documentaire et de son importance sociologique. Une approche multidisciplinaire — multiplateforme — était donc requise pour notre plus grand plaisir. Il y a donc ces productions évoquées plus haut — certes incomplètes, partielles même, inadéquates parfois — mais il faudra éventuellement ajouter à celles-ci, une série de concerts et en projet, un film documentaire… sinon une série de films.

Dans les prochaines semaines et mois, j’ai l’intention de revenir ici sur chacun des aspects évoqués de ce projet pour explorer plus en détails certaines des découvertes, car il y en a beaucoup. Il m’importait aujourd’hui de minimalement signaler ces publications et rendre hommage à Sam Stephenson qui explore avec beaucoup de rigueur et sensibilité le travail exceptionnel d’un des très grands photographes : W. Eugene Smith.

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