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Depuis quelque temps déjà, j’étais intrigué par ce beau projet de l’artiste Steve Roden. N’écoutant que ma témérité, j’ai communiqué avec lui pour m’en procurer une édition et il a eu l’extrême gentillesse de m’en faire parvenir, gracieusement, un exemplaire. Je l’en remercie. L’item est arrivé chez moi juste à temps pour Noël et en effet, c’est très beau. Voici quelques détails.

L’œuvre est intitulée « one stone/and arcs. and ears. » (2007) et est composée d’un disque (7″) fait de vinyle transparent rouge, inséré dans une pochette. Le disque — une édition de 300 exemplaires — est numéroté et signé par l’artiste. Initialement produite pour une exposition collective intitulée « invisible.other » présentée au New American Art Union (Portland, Oregon, É-U.) en avril 2007, l’œuvre était placée sur une table tournante dans l’espace de la galerie et pouvait être activée par les visiteurs [url/ang].

D’un côté du disque (d’une durée de 6 min 14 s) comme de l’autre (6 min 08 s), le concept est le même (à quelques détails près) : procédant à partir de la bande-son publiée du film Le Procès de Jeanne d’Arc (1962) de Robert Bresson, l’artiste à éliminer ici toutes les voix et dialogues de l’enregistrement pour ne conserver que les silences, bruits de pas, déplacements et grincements qu’on y retrouve. Par moments, le montage n’étant pas fait avec précision, des résidus de chuchotements et respires ou même l’amorce ou la conclusion de mots sont encore perceptibles. Les crépitements du disque usé sont également très présents. Il n’y a pas de musique dans la bande-son originale, seulement le son d’une trompette. À l’aide des techniques d’échantillonnage, Steve Roden extrait cette sonorité et la modifie pour produire une forme de drone qu’il ajoute au montage en un subtil crescendo et diminuendo.

Pour la pochette, Steve Roden procède de la même manière : par retrait et réemploi d’éléments visuels de la pochette originale. Il explique dans les notes de l’exposition reproduites sur son site Web [url/ang] que le titre du morceau (côté this side) intitulé « one stone »  est le résultat d’un réemploi de certaines lettres du nom « Robert Bresson » et l’expression fait ici allusion, dans le film, à cette pierre lancée à la fenêtre de la prison où est détenue Jeanne d’Arc. Pour le morceau « of arcs. and ears. » (côté other side), il utilise les lettres du titre « Le procès de Jeanne d’Arc » pour forger ces expressions, dit-il, liées aux révolutions que le disque opère et l’acte d’écouter. Ce morceau « of arcs. and ears. » est d’ailleurs dédié à l’artiste et professeur Pavel Büchler, dont plusieurs rapprochements conceptuels sont possibles avec certaines de ses œuvres, notamment « live » (1999) et « 3′34 » (2006), deux œuvres produites et éditées justement sous forme d’enregistrement phonographique sur disque (7″) et dont le travail de Roden, dans ce cas-ci, procède de stratégies artistiques similaires.

Il en résulte une œuvre subtile, très douce même, mais également troublante, plus proche finalement de la musique concrète que de la stratégie conceptuelle à sa base. L’espace sonore ainsi créé et dégagé de son référent visuel, nous renvoi curieusement — et habilement ! — à tout le mystère et la force de l’œuvre de Bresson : une Jeanne d’Arc réelle, intime et immédiate (malgré cette quasi absence), qui nous chuchote même des bribes de mots inaudibles, abstraits, ouverts donc à une interprétation possible. Le projet de Roden fait écho aussi selon moi à ce que Bresson disait lui-même de l’usage du son au cinéma, par exemple ici à propos de son dernier film L’Argent (1983):

« Naturellement mes non-acteurs, vierges de tout art dramatique, ne parlent pas plus qu’il ne faut et la voix humaine, le plus beau des bruits, prend place naturellement dans le monde des bruits qui fait pendant au monde des images. Dans mon prochain film la bande-son aura, je le voudrais, plus d’importance que dans celui-ci. Enfin, en tout cas, aura plus de mon attention et de ma sensibilité. J’ai dit et écrit il n’y a pas très longtemps que les bruits devaient devenir musique. Aujourd’hui, je crois qu’un film tout entier doit être musique, une musique, la musique de tous les jours, et je me suis surpris, dans ce film, L’Argent, lorsqu’il était projeté au montage, ne percevant que les sons, ne percevant pas les images qui défilaient devant mes yeux. » [« Entretien avec Robert Bresson », Cahiers du cinéma, nº 348-349 (Juin-Juillet 1983), pp. 13-14]

Ce « monde des bruits », entièrement issu du film de Bresson, tant l’objet sonore que l’objet physique, conserve  ici néanmoins toute la singularité et l’individualité propre au travail artistique de Roden, souvent le résultat de minuscules manipulations — mais tout de même significatives — sur une matière sonore et visuelle originale ou dans ce cas-ci déjà produite. Son travail artistique ne saurait se résumer uniquement à ce type de stratégie sonore. Débutée au milieu des années 80, son œuvre comprend également la peinture, le dessin, la sculpture, le film et la vidéo, l’installation sonore et la performance.

En terminant, Steve Roden anime, en plus de son site Web professionnel In Between Noise [url/ang], un merveilleux blog depuis 2006 intitulé Airform Archives [url/ang]. Il y rend compte de ses extraordinaires excavations sonores, visuelles  et textuelles et propose très souvent des numérisations,  transcriptions et fichiers MP3.

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