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12 février 1974, il y a 36 ans maintenant, paraissait chez l’éditeur américain Pantheon Books ce qui allait rapidement devenir un des maîtres livres de Studs Terkel « Working » et son sous-titre « People Talk About What They Do All Day and How They Feel About What They Do.

L’ouvrage dans sa version originale anglaise est composé de 128 entretiens (contre 79 pour la traduction française !), organisés comme le propose Terkel en 9 livres et 29 sous-divisions thématiques comme Le nettoyage, La surveillance ou La fabrication et précédé de 3 préfaces. Presque toujours de longueur similaire — 3 ou 4 pages denses et souvent, sans questions apparentes — chacun des entretiens ainsi retranscrits d’illustres inconnus, jeunes et vieux, femmes et hommes dont certains même sans profession, permet d’explorer le monde du travail par les protagonistes eux-mêmes et non par le truchement de quelconques théories managériales. S’en dégage une histoire, certes orale, mais essentiellement sociale des États-Unis entre 1970 et 1974 et forcément un document exceptionnel permettant de prendre la mesure des transformations du monde du travail.

Tous identifiés par Sterkel de pseudonymes afin de conserver leur anonymat et favoriser les confidences — sauf pour quelques stars comme le comédien Rip Thorn, la critique de cinéma Pauline Kael, le joueur de baseball Steve Hamilton, l’entraîneur de football George Allen et le musicien de jazz Bud Freeman — il donne essentiellement la parole à ceux dont la voix est rarement entendue, issus presque de toutes les sphères d’activité de la société américaine d’alors et œuvrant dans une multitude d’emplois : réceptionniste, dentiste, hôtesse de l’air, préposé aux lavabos, détective privé, conducteur d’autobus, camionneur, garde-malade, rédactrice, grutier, bibliothécaire, etc., etc.

Je suis longtemps resté marqué — je le suis encore d’ailleurs — par les trois premiers paragraphes de son introduction. Voici le premier :

« Ce livre sur le travail traite aussi — par sa nature même — de la violence, de la violence faite à l’esprit comme au corps. Il y est question d’ulcères comme d’accidents, d’engueulades comme d’empoignades, de dépressions nerveuses comme de vaisselle cassée. Il y est question par-dessus tout (ou par-dessous) d’humiliations quotidiennes. Survivre à chaque jour est un assez grand triomphe pour les blessés qui, parmi nous, sont encore en état de marcher. »

C’est encore plus percutant en anglais :

« This book, being about work, is, by its very nature, about violence — to the spirit as well as to the body. It is about ulcers as well as accidents, about shouting matches as well as fistfights, about nervous breakdowns as well as kicking the dog around. It is, above all (or beneath all), about daily humiliations. To survive the day is triumph enough for the walking wounded among the great many of us. »

Et le second et le troisième :

« Les cicatrices, psychiques aussi bien que physiques, rapportées à la table du dîner devant le poste de télévision touchent peut-être de leur chancre l’âme de notre société. Plus ou moins, « plus ou moins », expression suprêmement ambiguë revenant constamment dans les entretiens qui forment ce livre; reflet peut-être d’une attitude ambiguë envers le travail. Plus qu’acceptation orwellienne, moins que sabotage luddite. Souvent les deux dans la même personne.

On y trouvera la recherche d’un sens au quotidien aussi bien que du pain quotidien, de la considération aussi bien que de l’argent, de l’étonnement plutôt que de la torpeur; en bref, la recherche d’une manière de vivre plutôt que d’une manière de mourir du lundi au vendredi. L’immortalité aussi fait peut-être partie de la quête. Ne pas être oublié est le désir, exprimé ou tacite, des héros et des héroïnes de ce livre. »

J’ai eu le malheur — mais en fait, il s’agissait d’un bonheur ! — de faire la découverte de ce livre à l’âge de 18 ans, juste au moment de débuter mon premier emploi d’été. Cette lecture et la mise en mémoire de ce véritable « antigène » me dota d’une réelle immunité pour l’avenir.

Studs Terkel est décédé le 31 octobre 2008 des complications suite à une chute faite quelques semaines plus tôt en octobre. Il avait 96 ans.

« Working. Histoires orales du travail aux États-Unis » est disponible dans une traduction française abrégée publiée aux Éditions Amsterdam [url/fr]. L’ouvrage en anglais est aujourd’hui disponible chez The New Press [url/ang].

Pour donner une petite idée du personnage Terkel à l’oeuvre, j’aime particulièrement revoir à l’occasion ces deux vidéos, extraits de cette vaste série documentaire britannique intitulée « Arena ». 15 minutes avec Studs Terkel interviewant le bluesman Blind John Davis, dans un bar de Chicago, en 1985. Davis devait mourir seulement quelques mois plus tard.

L’art de Studs Terkel s’affirme ici : son empathie évidente pour l’autre, l’écoute attentive, le désir d’entendre l’autre parler et se révéler tout en y mêlant subtilement sa propre voix. Le tout sans complaisance ni voyeurisme. Et comment donner la parole à un bluesman sinon que de l’entendre jouer et chanter. Le blues… le blues.

Ici la première partie :

Et la seconde partie.

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